Petite histoire abrégée du paysage en photographie

Le paysage,« Une pensée qui résonne au regard » L. wittgenstein, Philosophischen Unterssuchungen

 

  1. 1)L’âge des découvertes

 

Nicéphore Niepce en réalisant la première photographique en 1826, celle d’un paysage vu depuis sa fenêtre du Gras à Saint-Loup-de-Varenne, fait naitre la photographie. L’histoire du paysage suit alors l’histoire de la photographie.

Dès le début, pour des raisons techniques (nécessité de long temps de pause du fait de la faible sensibilité des émulsions photographiques comme le bitume de Judée ayant servi à N.Niepce -qui a demandé 8h de pause pour cette première photographie, ou le daguerréotype ...) la photographie concerne essentiellement le paysage. L’évolution des techniques permettra au milieu du XIX ème siècle de commencer à s’affranchir de ces longs temps de pause mais les techniques sont encore lourdes et peu pratiques.

  1. 2)La présentation du monde

Pour son rôle de trace, de présentation directe du réel, la photographie s’attachera à décrire le monde. La Mission Héliographique de 1851 en est l’exemple phare. C’est une commande de la commission des Monuments historiques, créée en 1837 au ministère de l’Intérieur et dirigée par Prosper Mérimée, qui décide de dresser un vaste inventaire monumental de la France. Elle confie à cinq illustres photographes l’inventaire. Le territoire est partagé entre Gustave Le Gray, Mestral, Édouard Baldus, Hippolyte Bayard et Henri Le Secq. Ils doivent photographier les édifices d’une particulière importance historique et architecturale ou nécessitant des restaurations urgentes, ainsi que ceux sur lesquels les travaux sont déjà en cours.

Cela marquera durablement la photographie de paysage et nous verrons que l’approche contemporaine y est en partie liée (photographie de constat).

Par la suite, cette approche documentaire touchera les colonies et finalement le monde que l’on mat en images pour le présenter. Si en europe on s’attache particulièrement aux monuments et à l’histoire ; en Amérique, c’est surtout la mise en images du territoire naturel qui est réalisée par des mission géologique et géographiques.

Marquée par le romantisme à la fin du XIX éme siècle (Gustave le Gray, 1820-1882), puis par le pictorialisme, la photographie de paysage sera soumise aux recherches de l’art dans l’entre-deux-guerres. L’abstraction se développera (A.Stieglitz aux USA, 1864-1945), l’influence du constructivisme et du Bahaus, dans les années 2O, marquera des visions nouvelles amplifiant les vues architecturales et urbaines (plongée, contre-plongée...) avec une volonté d’unifier les arts et les techniques (voir Bérenice Abott, 1890-1992). La Nouvelle Objectivité allemande (Neue Sachlikeit), par sa volonté de restitution brute du monde, par la fragmentation et l’exaltation de la structure des choses contribuera également à l’interrogation de la nature. Walker Evans aux États-Unis, dans un processus de désacralisation s’attachera à la frontalité et questionnera le document photographique.

Dans toutes ces évolutions importantes, je noterai deux particularités.

D’une part, en France, c’est surtout le travail destiné aux peintres que réalisa Eugène Atget (1857-1927), qui façonnera la photographie de paysage. S’attachant au détail, au pittoresque, elle sera essentiellement illustrative et explosera dans l’univers de la carte postale s’évertuant à glorifier une approche régionaliste, une représentation insolite et nostalgique, mais aussi une certaine image de la modernité (machinisme, ponts...). Le développement d’une pratique individuelle de la photographie perpétuera jusqu’à aujourd’hui cette perception ainsi que celle du beau paysage, du moins dans la pratique amateur et dans le grand public.

D’autre part, aux États-Unis, la culture théologique très prononcée qui a fondé la nation et qui sacralise la nature comme œuvre divine ainsi que le goût de la précision topographique vont se rejoindre dans une photographie traduisant la dévotion aux grandeurs de la création notamment lors des missions dans les grands sites géologiques (« Géological Explorations of the Forfieth Parallel » par exemple, vers 1860-1870). Des photographes comme Thimothy O’Sullivan (1840-1892) et surtout Carleton E.Watkins (1829-1916) ouvriront une tradition de l’ouest américain mythique qui forgera l’identité de ce pays. Le photographe emblématique de cette vision qui traversera l’Atlantique et reste toujours d’actualité, sera Ansel Adams (1902-1984).

Le grand tournant de la vision du paysage au XX éme siècle sera amorcé dans les 1960-1970. La société occidentale s’interroge, remet en cause un modèle de développement consumériste et bétonneur avec une urbanisation croissante et déshumanisante associée à une désertification rurale. En France, on construit les grands ensembles, les banlieues apparaissent... sur le territoire se déroulent des kilomètres d’autoroute, le TGV... les stations poussent en montagne et sur le littoral.... Le monde est en crise, le paysage aussi. La nature, devenue lieu de notre croissance pendant les trente glorieuses, devient un écrin pour notre vie, un écrin à préserver.

Mais ce sont les scientifiques avec en premier lieu, les géographes et les philosophes, qui faisant du paysage un objet d’étude, remettront profondément en cause nos conceptions. Alain Roger développe sa théorie de l’Artialisation du paysage, de son fondement culturel et artistique. Pour Augustin Berque, si la découverte du paysage est liée au recul de l’approche exégétique de la nature dans la peinture à la fin du moyen-âge et aux avancées de la Renaissance, elle est consubstantielle de l’invention du mot (landskap, fin XV éme siècle aux Pays bas). Le paysage n’est pas un objet, mais un rapport et l’étude du paysage en orient apporte de nouvelles perceptions.

Les politiques publiques s’en emparent. Dans les missions photographiques de la Direction à l’Aménagement des Territoires et de l’Action Régionale (DATAR) entre 1983 et 1989 l’art photographique sera considéré comme une condition pertinente à la réflexion sur le paysage. S’en suivra la création de l’Observatoire des Paysages en 1989, visant à décrire la dynamique des paysages par des séries photographiques étalées dans le temps et reprenant aussi bien des photographies anciennes issues de fonds photographiques que des créations contemporaines (y participeront des photographes comme Dominique Auerbacher, John Davies, Raumond Depardon, Gilbert Fastenaeckens, Thibaut Cuisset, Sophie Ristelhueber ....). D’autres missions publiques ou privées verront le jour à la suite de ces travaux (mision du Conservatoire National du Littoral, mission Trans-Manche par le Centre culturel Nord-Pas-de-Calais, misions des Parcs Naturels, des Conseils Généraux, de la Direction Générale des Routes ...). La diffusion de ses travaux par les expositions et les livres va durablement influer sur la vision du paysage en photographie. Le travail de Raymond Depardon sur la France, actuellement en cours, s’inscrit dans cette inspiration.

L’ascendant de la conception allemande de l’École de Düsseldorf (enseignée par Bern et Hilla Becher) favorisera une vision frontale et sérielle. L’avènement de la forme « tableau » concomitante avec la muséification des œuvres photographiques imposera les grands formats. Les années quatre-vingt-dix seront marquées par une photographie de constat.

La suite des travaux des chercheurs à la fin du XX éme siècle va faire émerger une conception plus intime du paysage dans une vision plus orientaliste. Les travaux d’Augustin Berque y contribueront. La réactualisation du concept de « Basho » (Nishida Kitaro 1870-1945) qui définit une conception participative du paysage, le concept de « Fûdosei » (moment structurel de l’existence), la création de néologisme comme l’ « extime »... semblent indiquer un infléchissement de la photographie de paysage vers une relation plus intimiste. Ce que l’on peut mettre en relation avec une recherche de repères dans une société travaillée par l’individualisme et les valeurs dures d’un monde capitaliste.

Dans le même temps, la photographie illustrative se fait l’écho de la beauté du monde dans une idéalisation dont l’archétype est le travail de Yann Arthus Bertrand.

La vision photographique du paysage est aujourd’hui multiforme. Elle prend des directions qui s’appuient sur les travaux des trente dernières années et sur une histoire bientôt bicentenaire. Les cinq travaux présentés ici n’en explorent que quelques une. Si Gérard Jaubert s’inscrit dans la tradition américaine, les travaux de Benoit Vollmer dans un mélange de constat et de relation personnelle avec l’environnement sont plus proches d’une vision contemporaine. Pierre Corratgé questionne la dynamique et les modifications intimes d’un paysage, tandis que Claude Belime et Daniel Rey plus conceptuels, interrogent la construction du paysage. Daniel Rey par la création de paysages sur papier photographique explore les paysages virtuels, vaste contrée à défricher.

Le sujet est loin d’être clos. Les paysages sont en perpétuel mouvement, d’une part parce que les lieux changent et d’autre part parce que notre vision et notre culture se modifient. Par cela, ils sont une voie d’accès à notre humanité. C’est un va et viens perpétuel entre notre milieu et nous-mêmes qui nous fait être.

« Nous sommes le monde » Krisnamurti

Claude Belime, juillet 2009