La photographie d’architecture, du document au sensible

Il n’y a pas de constructions fortuites, sans rapport avec la société humaine dans laquelle elles ont vu le jour, avec ses besoins, ses aspirations et ses conceptions, de même qu’il n’y a pas de lignes arbitraires ou de formes gratuites en architecture. La naissance et la vie de toute grande et belle construction utile, son rapport avec le milieu dans lequel elle a été édifiée, portent souvent en eux des drames et des histoires complexes et mystérieuses.

Ivo Andrić «Le pont sur la Drina»

La photographie d’architecture nait avec la photographie. En effet, les longs temps de pose du début de la photographie favorisent les sujets statiques. Mais rapidement, les évolutions techniques permettant de se soustraire à cette condition, elle devient un choix culturel, voir politique. La mission héliographique de 1851 en est l’exemple. Il s’agit alors de construire par la présentation photographique des monuments, un passé commun, une grandeur commune (l’architecture restant souvent le lieu de l’expression de telles démonstrations).

L’image est au service de l’architecture, elle permet de montrer, et par la reproductibilité, de diffuser l’œuvre. C’est une photographie de description, d’inventaire et de typologie, mais aussi de constat et de conservation. Le travail d’Eugène Atget en est une illustration, il passera d’ailleurs du statut de document visuel à celui d’œuvre de création dans le second tiers du XXe siècle, grâce au travail de Bérenice Abott.
Cette approche perdure aujourd’hui dans une photographie iconique qui montre «ce qu’il faut voir» et se diffuse par les cartes postales, les guides et les revues touristiques...

Dès le début du XXe siècle, certains photographes s’émancipent de ce rôle descriptif du réel. Les améliorations techniques et l’influence des avant-gardes artistiques bouleversent les points de vue (avec notamment les images en plongée ou en contre-plongée de Bérenice Abott), l’abstraction se développe, les photographes jouent avec les formes, les cadrages sont variés, audacieux... De même, l’architecture devient aussi audacieuse dans ses formes grâce aux progrès des matériaux et des techniques. C’est le temps de la valorisation de l’action de l’homme sur le monde, de la croyance au progrès, à l’industrie, à la modernité. L’œuvre magnifique et inventive du photographe Lucien Hervé en est un exemple.

Aujourd’hui, malgré un monde différent, cet idéal persiste. Une partie de la photographie d’architecture montre la forme pour la forme, la couleur pour la couleur, dans une décontextualisation de l’objet architectural, dans une netteté pure. Nous sommes dans un monde parfait, sous le soleil, au spectacle de la beauté créatrice de l’homme dans un monde accompli. La forme architecturale s’est autonomisée et la photographie en est alors à la fois le vecteur et le symbole.
En même temps, l’approche documentaire se poursuit. Le style documentaire de Walker Evans aux époux Bernd et Hilla Bécher tend à diminuer la place du photographe par une protocolisation poussée de l’acte photographique (lumière diffuse, frontalité, inventaires...). Mais peut-on encore croire à l’exactitude et l’objectivité de la photographie? Si le caractère d’indexation persiste, la fragmentation, le passage du volume à la planéité, le cadrage... tout concourt à une représentation partielle et partiale. Tout comme le sont les juxtapositions d’images semblables.
L’architecte comme le photographe ne sont pas coupés du monde dans lequel il vivent. Celui-ci change, l’avenir parait plus incertain. Qu’est alors l’acte architectural dans un tel monde? N’est-il pas fondamentalement la création d’un lieu de vie pour l’homme? Où est passé celui-ci dans la photographie d’architecture, n’y a-t-il plus que l’architecte et le photographe?
Loin d’un idéal rêvé, c’est l’habitant et l’usage qu’il en fait qui sont les véritables enjeux de l’architecture, lieu d’expériences, d’imaginaire et d’émotions. L’objet architectural est reconstruit, remodelé par ses habitants et réinterprété par le photographe. C’est dans cette rencontre des rêves et des réalités que peut se déployer la photographie d’architecture.
Acte sensible par essence, la photographie relie les hommes dans un espace où tout est possible, entre vécu et imaginaire, entre visible et invisible dans une profonde recherche du sens dans l’épaisseur du réel. C’est toujours un geste politique et poétique.

 

Claude Belime, décembre 2011