Un récit photographique contemporain


Préambule : Nous concevons le récit photographique contemporain, non pas comme une relation de l’écrit et de l’image, mais comme une construction de photographies.

Le récit, petit morceau du monde que l’on déploie, que l’on conforte et finalement que l’on partage, n’est autre qu’une suite, un discours qui joue sur l’ambiguïté du constat et de la fiction et de sa chronologie.
Il invite à donner sens, cohérence et unité au chaos du monde.
Avec Paul Ricœur, nous pensons que le récit se construit en trois phases.
La précompréhension à travers le symbolique est l’acte initial et créateur, que pressent le photographe lorsqu’il préempte une partie du réel, qu’il cadre un éclat du monde.
La configuration ou mise en forme signifiante des expériences et des représentations est la synthèse d’un monde plus ou moins hétérogène. Cette phase constructive du récit par la mise en relation des images crée des liens et des sens nouveaux.
La refiguration, l’appropriation par le lecteur ou le spectateur de la proposition artistique entre en écho avec ses propres représentations usuelles. Cette confrontation, cette rencontre, interroge le regardeur et doit lui permettre d’aiguiser sa compréhension du monde.

Comme l’écrivain, le photographe a une précompréhension à la fois instinctive et nourrie de son histoire, de sa culture, forcément ancrée dans le temps, lui permettant de capter l’énergie des situations, des choses et des êtres. Dans l’acception du récit photographique que nous présentons, cette captation subjective appréhende la polyphonie du monde et de la vie.
En contrepoint, ou plutôt parallèlement, aux années de représentations sérielles, se développe une vision plus fragmentaire, qui s’écarte de la toute-puissance de la collection, du documentaire descriptif, quasi scientifique, du monde. Devant l’impossibilité d’englober le tout, le photographe représente le monde par des prélèvements ponctuels. Face à la froideur du monde, il réaffirme les choix subjectifs qui font l’essence du photographique.
Si une esthétique pictorialiste se perpétue, on voit se développer une approche, qui bien qu’imprégnée du style documentaire, le dépasse. Le photographe cherche une représentation du monde plus dense, plus complexe, plus sensible. Par une acuité renouvelée, il agglomère, imbrique les niveaux de sens, joue avec le symbolique, la description, les relations indicielles, la métaphore, la coupure, l’allusion, l’opposition, la figuration et l’abstraction... pour créer de la profondeur, de l’épaisseur à l’image. Il s’agit de faire naître la poésie du réel comme le dit si justement le photographe Geoffroy Mathieu : « Persuadé que le poétique n’est pas l’opposé du documentaire, mais son allié, j’ai choisi d’aborder le chaos qu’est le réel avec liberté, laissant mon regard faire son choix... entre fidélité au réel et interprétation, entre véracité et imaginaire. »

Avec les éléments récoltés, pris, glanés ou composés, façonnés ou construits, le photographe, comme l’écrivain, configure le récit. Il se joue de la chronologie pour remanier ses expériences, pour reconstituer son histoire.
Pour le photographe, cette réinterprétation du monde trouve ses origines dans le récit littéraire et surtout dans l’art du montage cinématographique. Il propose une construction subjective aux spectateurs, un assemblage où chaque image parle de la vie, de nos vies, mais dont la juxtaposition produit un glissement pour donner du sens à l’insaisissable. Si cette construction peut être figée, bien souvent l’artiste la déconstruit, la réagence, la réinterprète dans de nouvelles associations d’images comme pour jouer et rejouer de la polysémie des choses.
Si l’on trouve dans les premiers travaux proposés dans ce numéro, une certaine composition classique avec une unité (qu’elle soit de lieu, de personnages, de temps ou de situation...), celle-ci, vole en éclats dans les dernières propositions. Les fragments du monde ne sont plus reliés objectivement, mais créent par leur mise en relation un nouvel univers. Cette proposition artistique relativement nouvelle est le pivot de ce récit photographique contemporain. Les liens qui apparaissent par le rapprochement des images doivent être mis en correspondance avec l’émergence des réseaux dans notre vie. De même que si la monstration sous une forme linéaire de l’exposition ou du livre persiste, on observe de plus en plus souvent une présentation en nuage qui résonne avec la prééminence des réseaux dans notre monde contemporain.
Comme notre histoire n’est plus linéaire, comme nos valeurs sont éclatées, et les choses polyphoniques, il s’agit, à l’instar du nouveau continent numérique, de faire sens par la mise en tension des fragments, des morceaux du monde sensible pour que naisse un nouvel univers à chaque fois rejoué.

Peut-on encore parler de récit dans cette suite fragmentaire où la chronologie semble disparaître ? À l’instar du photographe qui présente un monde déstructuré, c’est le regardeur qui en relie les images et relit un récit sous-jacent, latent, à l’aune de sa propre histoire. C’est un récit ouvert, d’un monde ouvert, proposé à la refiguration du spectateur qui en devient acteur, révélateur d’une narration souterraine.
Dans un processus de renégociation des images proposées par cette traversée du monde, de ces bruits captés dans le vacarme des choses, de ces éclats du mince vernis de la réalité*, il réécrit une musique personnelle, nourrie de sa propre présence au monde. Les combinaisons d’images mettent au jour des impensés, entrent en résonance avec la multitude tumultueuse de ses propres expériences et suscitent une cohésion sensible de ce monde par trop chaotique et imprévisible.
C’est là où l’œuvre artistique prend toute son importance dans le sens où elle élargit la pensée en ouvrant vers une liberté, elle apporte cette incertitude fondamentale si chère à Edgar Morin, qui permet la créativité et ouvre à la compréhension d’un monde complexe. L’œuvre n’est plus uniquement l’aboutissement d’un travail, mais elle suscite le commencement d’un autre pour le spectateur.

Claude Belime Janvier 2015
Dans le cadre de la revue Regards #15




 

* Référence à l’exposition et au livre « Un mince vernis de réalité » parru au début des années 2000 et réunissant un quatuor de photographes, anciens élèves de l’école nationale supérieure de la photographie, formé par Céline Clanet, François Deladérrière, Géraldine Lay et Geoffroy Mathieu, qui marque cette approche contemporaine d’un certain récit photographique et pour lequel, dans sa préface, Michel Poivert parle de « cadavre exquis de la description du monde à partir d’images projetées de soi ».